Nouvelle contemporaine

 

Résumé :

Le corps de Clément l’attend derrière cette porte. Gaïa le sait, tente de se résoudre à l’inévitable. Mais rien ne peut la préparer aux sensations physiques qu’elle s’apprête à vivre.


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Perceptions

Gaïa souffle un bon coup, vide ses poumons des précieuses molécules d’oxygène. Les pensées morbides l’assaillent. Combien de temps tiendrait-elle ainsi ? Combien de temps pour mourir d’asphyxie ? Combien de temps pour le rejoindre ? À moins qu’il soit déjà là, quelque part autour d’elle, à l’attendre…

Cette idée lui arrache un sourire. Son instinct de survie reprend le dessus. La goulée d’air un brin pollué l’emplit.

Foutue pulsion. Foutue vie. Foutu Toi ! pense-t-elle alors que son sourire se fane de tristesse.

Amère, elle lève les yeux vers le bâtiment gris, sobre, de plain-pied. Elle oscille une fois de plus sous l’Abribus. La rue déserte l’invite à rejoindre le trottoir d’en face, à se rapprocher de ce lieu qui dégage une certaine classe, elle l’admet.

Son pied se pose sur la bande blanche, l’autre suit le mouvement. Ses propres automatismes la surprennent chaque jour depuis l’annonce de son décès. Comme si sa volonté, tapie dans les profondeurs de son cerveau, prenait les rênes de son corps vidé. Vidé de son âme. Vidé de son cœur, emporté lors de cet appel apocalyptique.

 

Le froid du métal la tire de sa torpeur, elle ouvre la porte vitrée tandis qu’une odeur florale douçâtre, poussée par la climatisation, l’enveloppe. Gaïa sait qu’elle n’oubliera jamais cette fragrance, comme elle a su qu’elle garderait en mémoire l’image des pupilles sans fond de Clèm’, le soir de leur rencontre. La lumière tamisée de ce bar les avait aidés à créer un cocon propice à leur découverte. L’étui de guitare posé au pied de la table, Clément s’était assis, silencieux. Gaïa l’avait remercié pour ces morceaux de rock parfaitement interprétés ; elle avait dansé, célébré les notes de musique tourbillonnant autour de son corps.

— Bonjour, mademoiselle.

L’employée lui lance un léger sourire, habituée à manœuvrer des inconnus désœuvrés par le deuil. Elle contourne sa banque d’accueil et l’approche lentement, comme pour la laisser reprendre pied, chasser ce souvenir trop intense, les prunelles de son homme flottant encore devant elle.

— Bonjour, répond enfin Gaïa.

Elle se force à inspirer profondément, en même temps que ce parfum s’immisce plus loin dans ses alvéoles. Un haut-le-cœur la prend par surprise.

C’est pour masquer l’odeur des morts.

— Je viens voir Clément, lâche-t-elle d’une traite pour esquiver ses propres pensées.

La femme acquiesce, lui demande quelques précisions, puis enfin, lui propose de la conduire jusqu’à la chambre mortuaire.

 

Devant la porte, la jeune fille d’une vingtaine d’années observe le carton portant le nom de son amour. Derrière ce battant, le corps de Clément gît. L’hôtesse se retire discrètement, en exemple de l’accompagnante compétente et empathique. Beaucoup de personnes n’entrent pas immédiatement dans une telle salle, elle le sait. Parfois, il leur faut même plusieurs visites avant de franchir ce pas définitif.

 

Soudain, Gaïa se redresse, alerte. L’espace d’une minute, elle ne porte plus la tristesse de sa perte sur ses épaules. Elle a l’impression…

Impossible.

Si ! Crois-y !

Une foule d’anecdotes lues ou entendues la bouleverse. Ses amies de lycée auraient communiqué avec des esprits grâce à une planche Ouija. Une grand-mère adorée serait venue chercher son petit-fils neuroscientifique, ressuscité quelques secondes après ces brèves retrouvailles. La pub d’un pseudo-médium dans sa boîte aux lettres…

Les doigts gauches de Gaïa s’ouvrent, puis se ferment dans le vide. Alors elle se concentre, veut y croire, mais c’est trop tard, elle le sent. Chacune de ses cellules résonne à nouveau du néant qu’il a laissé. Chamboulée – ce ressenti lui a paru si réel – elle ne réfléchit plus.

Elle pousse le panneau de bois, le cercueil la pétrifie dans un choc visuel d’une violence inouïe. De l’acier enserre sa gorge. Son estomac contient une enclume. Son sang se fige. Elle titube en arrière, détale.

 

Arrivée dans le centre-ville, elle est en nage et des traces de sel lui tiraillent la peau des joues. Gaïa entre dans le premier café qu’elle croise, un glacier qui vient d’ouvrir, vide pour le moment. Le serveur l’observe bizarrement.

— Gaïa ?

Elle peine à reprendre son souffle, ne reconnait pas ce blondinet de son âge.

— C’est moi, Lucas. Le grand frère d’Adèle…

Tout se remet en place tandis qu’elle vacille sur ses jambes. D’un geste, Lucas la soutient et la guide jusqu’à une chaise près du bar. Il lui tend un verre d’eau à moitié vide.

Tu vois la vie du mauvais côté, ma belle, pense-t-elle avec incongruité.

Elle remarque la beauté fugace d’un arc-en-ciel sur le plateau blanc de la table. Gaïa aime ces petites touches de beauté éphémère. Elles alimentent cette force vitale, presque brutale, qui pulse au fond de son être. Cette jeune femme possède une ressource exceptionnelle d’amour, qu’elle découvrira dans l’adversité et qui, chaque fois, lui permettra de se relever.

 

Les gorgées l’apaisent. L’eau trop fraîche lui fait mal aux dents, la ramène dans cet ici et maintenant qu’elle aimerait fuir de tout son cœur.

Que j’ai fui devant son… devant son cercueil.

Les iris bleu clair de Lucas la sondent.

— Tu veux une glace ?

Elle explose d’un rire nerveux, ses épaules joliment bronzées tressautent. Cette simple question lui parait si décalée !

Je suis en pleine crise de nerfs.

Lucas tire la chaise derrière lui et s’y installe. Il l’observe bizarrement, elle, et son corps secoué par ce rire aigu qui va crescendo. Elle sent ses lèvres gonflées d’avoir pleuré se tordre en un rictus douloureux, impossible à contrôler. Il pose les bras sur ses genoux, se replie légèrement sur lui-même, comme pour protéger ses organes vitaux.

Il a peur, décrypte immédiatement Gaïa.

À vrai dire, elle doit offrir un troublant spectacle. Elle tente de se calmer, reprend contenance peu à peu.

— Je ne t’ai croisée qu’une fois et tu m’as donné l’impression d’une fille plutôt saine d’esprit, commence Lucas d’une voix mal assurée. Je t’avoue que là, ce n’est plus vraiment le cas…

Qu’un être humain la prenne pour une folle termine d’ancrer Gaïa dans l’instant présent. Elle se redresse, boit son eau, qui devait être celle de Lucas, réalise-t-elle un poil gênée de partager sa salive avec lui, puis comprend qu’il lui permet, grâce à sa franchise naturelle, de lui confier les derniers évènements si traumatisants.

— Je suis désolée. Je sors du funérarium.

Les lèvres fines du garçon s’ouvrent de stupéfaction.

— Tu préférerais sûrement un truc un peu plus corsé qu’une glace, n’est-ce pas ? Un cognac ?

Elle sourit légèrement, avec gratitude, pour ce trait d’humour qui allège ce maudit poids sur sa cage thoracique. Puis elle acquiesce, parce qu’après tout, un petit remontant ne lui ferait pas de mal.

 

La boisson lui brûle l’œsophage. Accoudée au bar, elle observe le jeune homme préparer deux cornets à un couple de touristes.

— Tu y es déjà allé ? demande-t-elle à brûle-pourpoint lorsque le couple tourne les talons.

— Une fois, oui.

— En fait, j’ai juste aperçu son cercueil. Je me suis enfuie. Je ne suis même pas certaine d’avoir refermé la porte…

Lucas hausse les épaules pour signifier que ce n’est pas grave.

Elle a aussi probablement effrayé cette accueillante hôtesse. Elle s’excusera lors de sa prochaine visite, si elle y retourne.

Gaïa hésite à poursuivre, elle n’a pas envie qu’il la croie timbrée, mais la partie « volonté » de son cerveau prend à nouveau les commandes :

— Il m’est arrivé une sensation curieuse, quand j’étais dans le couloir…

Instinctivement, elle sait que sans cette impression déstabilisante juste avant de franchir le pas de porte, elle aurait sûrement mieux réagi. Mais ses nerfs déjà à fleur de peau n’ont pas supporté la vision.

Attentif, Lucas la contemple avec attention. Depuis l’annonce du décès de Clément, plus personne dans son entourage ne la regarde ainsi. Cela lui fait du bien. Elle se sent à nouveau humaine, pas seulement pauvre fille qui a perdu son amour dans un épouvantable accident.

— J’ai eu l’impression de tenir sa main dans la mienne, lâche-t-elle en déglutissant difficilement.

— Ma mère voit les esprits, avoue Lucas d’une voix claire, sans ciller. Durant les jours qui suivent le décès, l’âme reste parfois dans le même niveau que nous pour profiter de derniers instants avec les êtres aimés. C’est tout à fait possible, conclut-il, serein.

Une bouffée de chaleur lui fait tourner la tête, Gaïa est ébranlée. À la fois heureuse comme jamais : elle en est sûre et certaine, Clément l’a bien touchée ! Et tremblante de peur, parce que son monde cartésien chancelle dangereusement et qu’elle a déjà suffisamment côtoyé la folie ces derniers jours.

En un flash, elle se revoit hurler en frappant le carrelage de sa chambre, son portable éclaté gisant près du placard. Comment peut-on annoncer une telle nouvelle par téléphone ? Elle se pose encore la question tous les jours.

Ses yeux fouillent les étagères derrière le blondinet. Celui-ci se retourne, attrape la bouteille et lui ressert un doigt de cognac. Cul sec.

— Ta famille n’est pas très branchée paranormal, c’est ça ? s’enquiert le jeune homme posément.

Gaïa opine du chef, le fixe sans retenue tant il vient de secouer son existence. Elle remarque ses courtes boucles blondes, pareilles que la laine des moutons, et pense, sans aucun rapport avec leur discussion, qu’il a peut-être dû souffrir des quolibets de ses camarades.

Pourquoi est-elle entrée dans ce café-ci précisément ? Est-ce simplement dû à sa localisation : première enseigne qu’elle a croisée ? Pourquoi est-elle tombée sur lui ? Le grand frère branché fantômes d’une copine de fac. Croit-elle au hasard ? Elle n’y a jamais vraiment réfléchi, et de toute façon, toutes ces informations insolites se télescopent sous son crâne, forment un nuage brumeux qui menace de lui faire tourner de l’œil.

— Passe voir Adèle un de ces quatre. Il semblerait que le don de notre mère se transmette entre femmes… Elle pourra t’en parler.

Lucas, par sa voix grave et posée, l’aide une fois encore, à son insu, à reprendre pied. Gaïa acquiesce en silence. Elle n’en revient pas qu’Adèle ait accès à ce genre de choses. Et qu’elle-même en ait fait l’expérience ! Elle est loin de se douter que cette douce caresse n’en était qu’un minuscule avant-goût.

*

Gaïa connait le chemin, cette fois-ci. Une nuit de sommeil agité lui a insufflé le courage nécessaire pour retourner au funérarium. Secrètement, elle espère sentir à nouveau Clément. Mais une part d’elle-même ne cesse de lui répéter que ce n’était qu’une hallucination, une béquille qu’a créée son cerveau saturé de douleur. Adèle ne l’a pas rappelée, malgré un message vocal bredouillé avec gêne. Sa conversation avec Lucas lui parait lointaine ; l’alcool et le stress de la veille ont sûrement brouillé ses souvenirs.

La vision du cercueil la cloue sur place. Elle n’aurait jamais pensé qu’une image, alors qu’elle n’a même pas encore aperçu son visage, pouvait la choquer à ce point. Elle inspire cet air au goût exécrable de fleurs synthétiques et approche.

Elle garde pour elle la vue de ses traits d’albâtre encadrés par ses cheveux châtains en bataille. Elle a l’impression de contempler une statue de cire, non pas l’être aimé. L’espace d’une seconde, un profond soulagement l’envahit, comme si ce n’était pas son homme coincé dans cette boîte trop petite. Son cœur bat vite et fort et elle ne peut s’empêcher de couler un regard vers son torse inerte. Avec sa chemise, elle le reconnait un peu plus.

Elle aimerait le marteler de ses poings façon massage cardiaque désespéré ou le couvrir de baisers, elle hésite. Mais elle n’est pas dans Blanche-Neige. Clèm’ jouait peut-être le rôle du Prince charmant, mais il n’a pas tenu sa place jusqu’au bout de leur vie. Elle lui en veut soudain terriblement. Elle se noie dans une rage mêlée d’amour, les muscles contractés, mais le cœur en guimauve.

Elle se détourne le temps de laisser ses larmes glisser. C’est alors qu’elle le perçoit. Juste là, devant elle ! Elle ouvre les bras. Elle a tant besoin des siens ! Il l’enlace, la presse contre son éther. Elle réagit de même. Gaïa se sent enfin consolée, pour la première fois depuis sa perte.

Elle ressent tout. La fermeté de ses pectoraux contre ses seins. L’arrondi de sa clavicule contre sa joue. La douceur de sa peau juste à la base de son cou, contre son nez. Elle se gorge de lui une pleine seconde, une seconde dont elle savoure chaque microseconde. Puis l’étreinte s’estompe. Dans un effort mental intense, elle le retient. Mais son instinct – ce foutu instinct de survie ! – lui enserre les entrailles. Alors, confusément, elle saisit qu’une telle union n’est pas très bonne pour elle, toujours ancrée dans le plan physique. Elle a raison, son niveau énergétique vient de diminuer drastiquement. Elle accepte et ouvre les bras à son tour.

Accepter de le laisser partir est fondamental. Gaïa sait que grâce à ce câlin, elle a franchi un cap capital dans son deuil. Et une partie de son cerveau a beau lui répéter que tout est inventé, elle s’en fiche éperdument. Non seulement elle se sent un tout petit peu mieux, et cela lui fait du bien ; mais en plus son cœur lui crie que c’était bien Clément, l’essence de Clément, qui s’est mélangée à la sienne. C’est le plus important pour elle. Écouter son cœur.

Gaïa vient de trouver cette source puissante d’amour inconditionnel. Elle jaillit au plus profond d’elle-même. Elle l’épaule à tout instant.

*

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Perceptions est en lien avec Je te vois, une autre nouvelle disponible gratuitement dans le recueil Sur le fil, du collectif Pulp Ink.

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Remerciements

Un énorme merci à Cindy, pour ton aide et ton soutien. C’est bon de te retrouver !

Lecteur, lectrice, vous pouvez retrouver Cindy ici : https://www.facebook.com/CindyCostes.auteur/

Merci à Alice, pour tes corrections et suggestions approfondies. Tu m’as offert de questionner ce texte avec bienveillance, j’en avais besoin !

Merci à Cyrille, pour tes interrogations qui ont résonné en moi et m’ont permis d’être sûre de certaines choses…

Merci à Sandra, pour ta disponibilité et ta rapidité à corriger cette histoire. Pour plus d’infos, contactez Sandra : sandra.vuissoz@hotmail.com

Et enfin, merci à vous ! J’espère vous avoir fait passer un agréable moment !

Iléana